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Grand entretien de la «Warte» avec Lambert Schlechter : Visite dans l'atelier de l'alchimiste
L'auteur dans son «atelier»

Grand entretien de la «Warte» avec Lambert Schlechter : Visite dans l'atelier de l'alchimiste

Photo: Gerry Huberty
L'auteur dans son «atelier»
Kultur 9 Min. 18.04.2015

Grand entretien de la «Warte» avec Lambert Schlechter : Visite dans l'atelier de l'alchimiste

Dans sa maison-bibliothèque, le lauréat 2014 du Prix Batty Weber puise la substance qui l'aide à sonder la nature humaine.

Par Marie-Laure Rolland

(Article paru dans la «Warte» du 9 octobre 2014)

Aller à la rencontre du dixième lauréat du Prix Batty Weber, c'est un peu changer d'univers. Cela fait huit ans que Lambert Schlechter a élu domicile à Eschweiler, au cœur des Ardennes luxembourgeoises, dans une maison du XVIIIe siècle inscrite sur la liste du patrimoine national. Un endroit paisible et vallonné où les journées sont rythmées par le tintement de la cloche du village, le ronronnement des tracteurs et le hennissement des chevaux qui broutent dans le pré voisin. Eloigné du fracas des hommes, l'écrivain y écoute le «murmure du monde», celui d'une fleur qui éclôt, d'une abeille qui bourdonne ou d'une page qui se tourne.

Il y avait une certaine audace pour le Centre national de littérature à choisir Lambert Schlechter parmi les écrivains de l'exposition «Prendre le large» (qui réunit également jusqu'au 24 octobre Jean Portante, Pierre Joris, Gilles Ortlieb et Guy Rewenig). S'il a bel et bien voyagé ici ou là dans le cadre d'échanges littéraires, s'il se rend chaque année en Toscane pour y faire le plein de soleil, s'il a changé de domicile plusieurs fois dans sa vie (de Limpertsberg àEschweiler en passant par Hollerich, Junglinster et Ingeldorf), le moins que l'on puisse dire est que Lambert Schlechter fait partie de ces écrivains qui n'ont pas besoin de dépaysement pour trouver l'inspiration. Ses voyages sont avant tout immobiles, ses pérégrinations sensuelles ou intellectuelles. Et dans cette cartographie personnelle, sa maison-bibliothèque joue un rôle clé.

Chaque chambre est remplie de livres et de carnets de notes.
Chaque chambre est remplie de livres et de carnets de notes.
Photo: Gerry Huberty

L'écrivain nous accueille sur le pas de la porte de sa grande demeure blanche. Une maison dont il n'est pas le propriétaire, «malheureusement», et où il a élu domicile il y a huit ans. Passé le couloir qui semble faire office de sas de décompression pour se délester de ce qui vient de l'extérieur – vestes, souliers, porte-documents et objets divers sont entreposés là – nous arrivons dans la salle principale du rez-de-chaussée.

Gymnastique matinale

Cette ancienne cuisine garnie d'une belle cheminée est aujourd'hui entièrement investie au sol et sur les étagères par des livres ou des documents. Les espaces libres sur les murs sont recouverts de tableaux, dessins érotiques ou photos de famille. Au centre trône un petit bureau éclairé d'une lampe et garni de boîtes à crayons. C'est là que Lambert Schlechter passe ses matinées, en robe de chambre. «Je me lève assez tôt le matin, vers 7 heures. La première chose que je fais est de boire un café. Très vite vient une première lecture. Avec le deuxième café et la première cigarette, je commence à écrire dans un cahier de moleskine mon journal du jour précédent. J'ai aussi un carnet où je note mes lectures. Et puis un autre où j'inscris mes rêves lorsque je m'en souviens». La matinée passe ainsi, entre phases de lecture et d'écriture. «C'est un va-et-vient constant. Ce que j'appelle le ,lirécrire‘. Je ne m'inspire pas de ce que je lis, mais j'y trouve une énergie qui enclenche la dynamique de ma propre écriture».

Je ne m'inspire pas de ce que je lis, mais j'y trouve une énergie qui enclenche la dynamique de ma propre écriture»

L'écrivain confie pouvoir lire entre 40 et 50 livres en même temps. Dans cette salle du rez-de-chaussée se trouvent essentiellement des textes de poésie et des essais auxquels il vient s'abreuver par petites doses, quitte à y revenir à plusieurs reprises. Les pages du livre en cours sont ainsi annotées de la date de la lecture (ou des dates successives lorsqu'il y est revenu plusieurs fois).

Entreposés à proximité du bureau, les théologiens sont en bonne place, quand bien même Lambert Schlechter entretient des relations complexes avec eux. «Saint Augustin est l'un des grands maîtres à penser de l'Europe. Il m'énerve au plus haut point tout en me fascinant». Y revenir, c'est pour lui le moyen de comprendre «comment une religion un peu neurasthénique a forgé notre culture». Un travail en quelque sorte d'«archéologue de notre pensée» qui l'amène à se plonger dans le texte de Tertullien (IIe siècle après J.-C.) sur l'«Exhortation à la chasteté» ou encore sur celui de saint Augustin (IVe-Ve siècle après J.-C.) sur «Du mariage et de la concupiscence».

"L'étude, la lecture, l'écriture remplissent mes journées et je m'en trouve bien ainsi"
"L'étude, la lecture, l'écriture remplissent mes journées et je m'en trouve bien ainsi"
Photo:Gerry Huberty

Le maître à penser de Lambert Schlechter, Michel de Montaigne (1533-1592), est un peu plus loin, dans une pièce où sont également réunis les livres sur la littérature gréco-latine, sur l'analyse et l'histoire littéraire ainsi que des CD (Bach, «qui est à la musique ce que Montaigne est à la littérature», y figure en bonne place).

«Se peindre soi-même»

L'écrivain possède plusieurs éditions des «Essais». Il nous montre le Facsimilé de l'exemplaire de Bordeaux sur lequel figurent les ajouts et corrections du philosophe et moraliste de la Renaissance, ou encore son édition préférée, celle de la Bibliothèque nationale de France. Montaigne avait ainsi défini son dessein: «Je n'ai d'autre objet que de me peindre moi-même». Une manière, à partir de son expérience personnelle, d'explorer les méandres de la condition humaine. Dans sa lignée, telle est également l'ambition affichée par Lambert Schlechter et affirmée dès les années 90 par la série des «Pieds de mouche» ou «Le murmure du monde et autres fragments» à partir de 2006.

Nous franchissons le couloir, et nous voici dans ce que l'écrivain appelle «l'atelier de l'alchimiste». En langage branché, on dirait son «back office». C'est là qu'il entrepose les documents, les archives, les cahiers de moleskine où cohabitent notes et textes (les premiers étant écrits perpendiculairement aux seconds sur une même page). Le tout est rigoureusement étiqueté, cadenassant la moindre velléité de désordre.

Je me concentre énormément pendant que j'écris. J'entre dans une sorte d'état spécifique et puis j'écris d'un jet.

Un coup d'œil à l'intérieur de ces cahiers révèle la manière de procéder de l'auteur. On ne décèle ni rature, ni ajout. «Je me concentre énormément pendant que j'écris. J'entre dans une sorte d'état spécifique et puis j'écris d'un jet. Cela tombe naturellement. Je n'ai aucun mérite. Parfois je change de place un mot, mais c'est très rare. C'est à prendre ou à laisser pour le lecteur. Au demeurant, je ne pense jamais à lui pendant que j'écris. C'est une politesse que je lui fais car sinon cela me pousserait à faire des concessions, à aller vers l'auto-censure. Il faut dire que je vais assez loin dans l'intime et le sexuel».

Un ordinateur a trouvé sa place sur le bureau qui jouxte la porte. Lambert Schlechter y recopie le contenu de ses carnets. Une connexion à internet lui permet aussi de mener ses recherches ou de regarder le journal de TV5 Monde, seul programme d'informations qu'il suit régulièrement. Pour le reste, il écoute un peu la radio qui se trouve dans sa cuisine et achète occasionnellement des journaux. Suivre l'actualité au jour le jour ne l'intéresse pas, a fortiori l'actualité luxembourgeoise. «Je laisse cela aux jeunes», dit-il en assumant son égotisme. De même, il dit ne pas ressentir le besoin de visionner des films ou de se prêter à la moindre activité de divertissement. «Etymologiquement, se divertir signifie se détourner de quelque chose. L'étude, la lecture, l'écriture remplissent mes journées et je m'en trouve bien ainsi».

Des livres du rez-de-chaussée jusqu'au dernier coin du grenier.
Des livres du rez-de-chaussée jusqu'au dernier coin du grenier.
Photo: Gerry Huberty

Ses après-midi se passent davantage au premier étage de la maison. Il y a aménagé quatre chambres, chacune d'entre elles étant dédiée à un univers particulier. Il peut ainsi à loisir s'installer dans la «chambre poétique» où sont principalement réunis les poètes français et allemands, dans la «chambre russo-américaine» (qu'il fréquente notamment le soir avant de se coucher, période où il se laisse aller à lire des romans), la «chambre italienne» (où l'on retrouve aussi des écrivains germanophones, Leopardi cohabitant en bonne intelligence avec un autre des auteurs de prédilection de Schlechter, Thomas Bernhard) et la «chambre chinoise» (il y côtoie avec délices les grands maîtres du confucianisme comme Tou fou, ou du taoïsme comme Li-Taï Po). Ce qu'il apprécie en leur compagnie? «Il n'y est pas question de l'au-delà, ni du péché, ni de culpabilité. Il y a un acquiescement à la vie que l'Europe n'a jamais connu». Leur point faible: «Ils ne parlent pas beaucoup de la femme et cela me manque».

Près du ciel

Les pérégrinations de Lambert Schlechter se poursuivent un étage plus haut, une fois franchi un nouvel escalier encombré d'ouvrages (là encore soigneusement étiquetés par thèmes). Une porte s'ouvre sur un immense grenier qui couvre toute la surface de la maison. Quarante étagères et des centaines de livres y sont réunis.

C'est là que l'écrivain réunit les ouvrages des «amis» (parmi lesquels le poète Jean-Claude Pirotte), des auteurs luxembourgeois (Anise Koltz, Nico Helminger, Jean Portante, Guy Rewenig, etc.), mais aussi l'incontournable Pascal Quignard («je suis très fier car je sais par une relation commune qu'il me lit», dit-il tout en confessant n'avoir jamais eu le courage de prendre contact avec cet auteur français qu'il admire) ou encore les grands auteurs de la littérature francophone du XIXe siècle (parmi lesquels Balzac et Maupassant en intégralité).

Un peu plus loin, théologiens et philosophes (Erasme, Descartes, Diderot, Spinoza, etc.) «se regardent en chien de faïence».

Ils entraînent le visiteur jusqu'à la réserve, un recoin du grenier dans lequel l'écrivain stocke le journal personnel qu'il tient depuis 1954. On y découvre notamment les articles sur les exploits de Charly Gaul soigneusement collés. C'était avant sa «graphomanie», laquelle a débuté vers 15 ans. A peu près l'époque de sa rencontre avec Tony Bourg, ce professeur de français «passionné et passionnant» qui va lui ouvrir les portes de Montaigne, Baudelaire, Camus ou Rimbaud. Portes qui ne sont jamais refermées.


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