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Interview avec Mgr Yousif Thomas Mirkis: «Le mal est une épidémie»
Mgr Yousif Thomas Mirkis

Interview avec Mgr Yousif Thomas Mirkis: «Le mal est une épidémie»

Foto: Guy Jallay
Mgr Yousif Thomas Mirkis
International 5 Min. 17.11.2017

Interview avec Mgr Yousif Thomas Mirkis: «Le mal est une épidémie»

Dominicain, docteur en théologie et en histoire religieuse de l’université de Strasbourg, Mgr Yousif Thomas Mirkis est l'archevêque chaldéen de Kirkouk et Suleimanieh en Irak.

Interview: Gaston Carré

Dès le 27 juillet 2014, il est confronté à la persécution des Chrétiens par l'Etat islamique. Mgr Yousif Thomas Mirkis était ces jours-ci au Grand-Duché, où il a prononcé une conférence sur invitation de la Luxembourg School of Religion and Society.

Mgr Yousif Thomas Mirkis, l'archevêque chaldéen de Kirkouk et Suleimanieh en Irak. Son point de vue: la citoyenneté irakienne doit priver sur l'appartenance confessionelle. "Avant de me revendiquer comme chrétien, comme sunnite, chiite ou kurde, je veux me définir comme Irakien."Photo: Guy Jallay

Son constat: «l'invasion américaine a plongé l’Irak dans le chaos. Depuis 14 ans le peuple ne constate que ruines et morts. Il n’y a pas d’amélioration dans la vie quotidienne. Les Irakiens n’ont pas été engagés ensemble dans un processus sain de reconstruction commune. La marginalisation des sunnites a été catastrophique pour tous et a contribué à la création de Daech». Directement confronté à cette situation, Mgr Mirkis évoque le défi auquel sont confrontés les chrétiens comme minorité religieuse en Irak. Quel est le rôle des chrétiens dans la réconciliation et la reconstruction de ce pays? Que signifie la présence de la minorité chrétienne en Irak? Comment la région tout entière peut-elle être restaurée?

Des chrétiens dans une église de Bagdad. C'était avant la folie djihadiste et la percée de Daech. Beaucoup de chétiens ont quitté la région depuis lors.
Des chrétiens dans une église de Bagdad. C'était avant la folie djihadiste et la percée de Daech. Beaucoup de chétiens ont quitté la région depuis lors.
Foto: LW-Archiv/Reuters

Monseigneur Mirkis, vous avez affirmé que «l'invasion américaine en 2003 a plongé l’Irak dans le chaos».

Mais oui! Quand on touche un malade, il risque de devenir plus malade encore. Jésus, à qui il arrivait d'être sociologue, a dit: «Méfiez-vous du mal, qui souvent peut devenir épidémie. Les Américains par leur intervention ont ouvert la boîte de Pandore, par où s'est déversée l'épidémie que nous observons désormais dans la région.

Quelle épidémie?

Celle des fièvres identitaires. Les Américains ont provoqué une partition entre les sunnites et les chiites, qui a envenimé les tensions déjà existantes. Or la majorité chiite, à rebours des règles du jeu démocratique, ont pleinement misé sur cette partition qui, en marginalisant les sunnites, allait aboutir à l'émergence de Daech. Les interventions étrangères, ensuite, ont parachevé la catastrophe, en entérinant un antagonisme entre les communautés.

Venons-en à la situation des chrétiens en Irak. Combien étaient-ils? Combien en reste-t-il?

On peut considérer que 2/3 des chrétiens sont partis depuis 2003. En fonction de l'importance numérique qu'on leur attribue à ce moment-là, on peut estimer que le nombre des restants se situe entre 400.000 et 450.000 .

Des chrétiens dans une église de Bagdad. C'était avant la folie djihadiste et la percée de Daech. Beaucoup de chétiens ont quitté la région depuis lors.

Mgr Yousif Thomas Mirkis, l'archevêque chaldéen de Kirkouk et Suleimanieh en Irak. Son point de vue: la citoyenneté irakienne doit priver sur l'appartenance confessionelle. "Avant de me revendiquer comme chrétien, comme sunnite, chiite ou kurde, je veux me définir comme Irakien."
Mgr Yousif Thomas Mirkis, l'archevêque chaldéen de Kirkouk et Suleimanieh en Irak. Son point de vue: la citoyenneté irakienne doit priver sur l'appartenance confessionelle. "Avant de me revendiquer comme chrétien, comme sunnite, chiite ou kurde, je veux me définir comme Irakien."
Photo: Guy Jallay

Vous vous employez, peut-on supposer, à ce que ceux-là ne partent pas à leur tour, et que les émigrés reviennent...

Non, je ne veux retenir personne, et je ne cherche pas à faire revenir ceux qui sont partis. Mais aux chrétiens encore présents je dis que l'émigration est une décision grave, qui peut être lourde de conséquences. Là où vous irez il faudra peut-être quémander vos droits, reconstruire votre existence; vous risquez, plus fondamentalement, d'y perdre votre culture, votre identité même.

Quelle est votre action au service de votre communauté?

Elle est très concrète. Pour exemple, 60 familles viennent de revenir à Mossoul [après l'expulsion de Daech par les forces irakiennes au mois de juillet dernier]. Il faut accompagner leurs efforts de réintégration, à tous les niveaux. Il se trouve aussi que de nombreux chrétiens étudiaient à l'université de Mossoul, or j'en ai moi-même accueilli près de 700, qui vont pouvoir y retourner. S'ils craignent pour leur sécurité lors de leur voyage vers la ville, je tâcherai d'organiser un transport à partir d'un proche village chrétien.

L'aspiration indépendantiste kurde, qui a culminé dans le référendum du mois de septembre, porte-t-elle préjudice à la communauté chrétienne?

Nous voulions préserver l'intégrité de la région. Cette aspiration n'y contribue pas. Faut-il la désavouer? Disons que des revendications peuvent être légitimes, mais advenir à des moments qui ne sont pas opportuns. Le référendum kurde a eu lieu à un moment où tout le monde a peur des mutations en cours, des frontières qui basculent. Or les revendications territoriales ou identitaires, on sait où cela commence mais on ne sait jamais où ça va finir.

Votre appartenance à la communauté chrétienne fait-elle partie de ces identités dont vous réfutez la revendication?

Je suis pour une prévalence de la citoyenneté. Je veux me définir comme Irakien, simplement comme Irakien. Je voudrais que tous se revendiquent comme Irakiens, avant de se définir comme sunnites, chiites ou kurdes. Je voudrais que nous marchions ensemble vers l'avenir, sachant que le «retour aux sources», des sources qui ont coulé au VIIe siècle, a largement échoué. Un avenir pour ce pays riche de son passé, de ses cultures, de sa diversité, ce pays qui fut un creuset des nations, que les chrétiens doivent, avec l'ensemble de leurs concitoyens, faire fructifier. L'identité, l'aspiration à une pureté identitaire, est toujours dangereuse, et l'identité théocratique est la plus dangereuse de toutes.

Vous êtes un conférencier très écouté. L'Europe aussi vous écoute-t-elle? En quoi peut-elle contribuer à cette grande marche citoyenne?

J'appelle à une sorte de plan Marshall pour l'Irak et la région en général. L'argent ici, avec la problématique pétrolière, a été la source de tous les maux, mais c'est l'argent aussi qui nous permettra de nous relever. Il faut restaurer l'économie, afin que les gens retrouvent du travail et, par-delà, leur dignité.

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