Jézabel Couppey-Soubeyran, économiste

«L'économie réelle est dévorée par la finance»

L'économiste Jézabel Couppey-Soubeyran de passage à Luxembourg ce mercredi.
Gerry Huberty

Interview: Pierre Sorlut

De passage à Luxembourg ce mercredi à l'invitation des associations Etika et Attac, la chercheuse française spécialisée dans les questions financières, Jézabel Couppey-Soubeyran, a attiré l'attention sur la fragilité du secteur bancaire en général. A un niveau plus local, les allées et venues entre la finance et le secteur public sont également stigmatisées.

L'économiste se base principalement sur son travail de recherche effectué pour son ouvrage, «Blablabanque», récemment paru. Elle y dénonce la diffusion irrémédiable du message et de la culture du «lobby bancaire». Celle-ci favoriserait l'immobilisme et l'inefficacité en matière de réforme du secteur financier, notamment par la captation du débat au niveau des experts. Son ouvrage, éminemment pédagogique, vise à le rendre au public.

Madame Couppey-Soubeyran, vous parlez de prochain raz-de-marée financier. Quelle forme pourrait-il prendre?

Je ne cherche pas du tout à jouer les Cassandre. Je pense que personne ne peut prévoir avec précision ni sa forme ni d'où il viendra. J'ambitionne simplement de mettre en évidence le fait que face à cet éventuel prochain raz-de-marée les digues n'ont pas été élevées suffisamment haut. En fait, quelle que soit la forme dudit tsunami, dans la mesure où on n'a pas poussé suffisamment loin les réformes bancaires, le risque est que l'on soit tous submergés.

Vous ne ciblez donc aucun produit financier en particulier?

Certains parlent d'un krach obligataire imminent... Ce qui me préoccupe plutôt, ce sont les liens extrêmement denses des banques sur les marchés de produits dérivés. Là, on sait que ceux des matières premières sont particulièrement tendus, en particulier celui du pétrole. Tous les produits dérivés qui portent sur les matières premières peuvent être des catalyseurs de difficulté. Au hors-bilan des 30 banques systémiques recensées par le Conseil de stabilité financière (plus connu sous son sigle anglais FSB), on compte plus de 700.000 milliards de dollars de montants notionnels de dérivés. Les opérations sont énormes. Voilà un exemple d'un lieu où beaucoup de risques se prennent et où le risque de contagion serait énorme en cas de choc.

Un risque de contagion extrêmement élevé

On parle beaucoup de la Deutsche Bank actuellement. Cet établissement est très lié aux autres sur les marchés de produits dérivés. Il y a un risque de contagion extrêmement élevé.

Quel est votre message au fond?

J'essaie avant tout d'attirer l'attention sur la [faible] capacité de résistance des banques en cas de choc. Peu importe d'où il viendra ou viendrait. Tel qu'on a renforcé la solvabilité des banques, leur capacité d'absorption des pertes reste assez limitée. Autour de 4% du bilan total aujourd'hui. On voit bien que si un choc survenait - et les fortes tensions sur les marchés laissent croire à une telle opportunité -, il est loin d'être sûr que les banques pourraient l'absorber.

Par ailleurs, les pouvoirs publics auraient assez peu de marge de manœuvre pour gérer ce choc. Paradoxalement, nous sommes moins bien parés en termes d'instruments conjoncturels qu'en 2007. Alors on pouvait encore baisser les taux d'intérêt, la croissance était plus soutenue... il était possible d'amorcer un choc de croissance négative. Là, la déflation est latente. En termes de politique monétaire, sauf à amener les taux d'intérêt en territoire négatif, où est la marge de manœuvre? Quant à une éventuelle politique budgétaire, en Europe, c'est exclu.

L'Union des marchés des capitaux pour financer l'économie réelle vous laisse également sceptique...

Je m'interroge effectivement un peu. Au fond, les deux principaux ingrédients de ce projet sont l'ouverture du marché de la dette à des entreprises qui n'y avaient pas accès et la relance de la titrisation (mécanisme permettant de rassembler des crédits octroyés dans des véhicules financiers dont des titres sont ensuite vendus sur les marchés, ndlr) avec l'idée de rassembler les crédits des entreprises levés auprès des banques. Or, on réintroduit là les deux ingrédients de la crise de 2007-2008.

L'Union des marchés de capitaux laisse également l'économiste sceptique.
Gerry Huberty

En outre, même si on était certain aujourd'hui de réaliser une «bonne» titrisation, je ne suis pas certaine que les crédits aux PME se prêtent le mieux à la titrisation de manière générale. La preuve en est que les Etats-Unis, pays de référence en matière de titrisation, ne titrisent pas de crédits aux PME. Ce qui fait la raison d'être des banques, c'est le financement des entreprises qui ont un accès difficile aux marchés. Je crois que l'Union des marchés de capitaux évite de poser la question de savoir pourquoi les banques se sont autant détournées du financement des entreprises.

Vous revenez dans votre ouvrage sur l'échec français de la séparation des activités bancaires. En quoi est-ce un problème?

Je nourris en fait pas mal de doutes sur la séparation, même si je conçois de très gros problèmes sur la structure du secteur bancaire européen. Les banques sont trop grosses. Le secteur est trop concentré. Et il y a beaucoup trop d'activités de marché purement spéculatives qui ne contribuent pas au financement de l'économie, qui ne sont pas utiles à l'économie réelle. Ces activités-là, je ne vois pas pourquoi on se contenterait de les isoler dans des filiales ad hoc. Il faut les décourager. Les taxer. Renforcer les règles prudentielles qui permettent de couvrir les risques associés à ces activités.

Vous évoquez encore la crise à Chypre et l'exposition de son économie à la finance. On retrouve cette caractéristique au Luxembourg. Y voyez-vous un danger?

Je crois que ces pays sont victimes d'hypertrophie financière. Le Luxembourg de ce point de vue offre un exemple des plus frappants. L'économie réelle est dévorée par ce secteur et se soumet de fait aux aléas et aux mouvements de la finance. Mon intuition est que l'économie réelle profite moins de la phase ascendante qu'elle ne pâtit de la phase descendante du cycle financier. Finalement une grande partie des profits engendrés pendant la phase de croissance sont encaissés par les banques qui en même temps optimisent largement leurs impôts. En période de crise, il revient souvent à la communauté de payer les pots cassés. Les banques partagent ainsi moins les gains que les pertes.

Un ancien avocat et banquier, Claude Marx, prend la tête de l'autorité de supervision luxembourgeoise, la CSSF. En quoi les allées et venues entre le public et le privé peuvent-elles constituer un danger pour la bonne supervision des marchés financiers?

D'aucuns y voient effectivement de bons côtés. Quand un régulateur recrute un ancien banquier, il se dote d'une expertise de la banque. Il me semble pourtant que lorsque les autorités sont de plus en plus imprégnées par la culture et les valeurs bancaires, elles viennent à défendre l'intérêt du secteur financier. Elles le confondent avec l'intérêt de la collectivité, lequel serait d'avoir un secteur financier tourné vers l'économie réelle.

Un régulateur doit avoir une approche prorégulation

Un régulateur ne peut-il pas avoir une approche probusiness?

Je crois qu'un régulateur doit avoir une approche prorégulation. Il me semble que lorsqu'il recrute massivement dans le secteur bancaire, son approche devient prodéfense des intérêts des champions de la place.

Je pense que la capture intellectuelle par le lobby bancaire et financier est extrêmement forte. On a besoin de banques et de finance. Mais on a besoin de banques au service de l'économie réelle. C'est de moins en moins le cas, ce depuis plusieurs décennies. Et on s'en éloigne d'autant plus que les régulateurs recrutent à tour de bras des cadres bancaires.

Est-ce qu'un conseil d'administration de régulateur composé de représentants des Big Four, des banques, de l'Etat ou des fonds d'investissement, comme c'est le cas de la CSSF luxembourgeoise, vous choque?

Je ne dis pas qu'une autorité de supervision doit se couper des banques qu'elle supervise, mais son conseil d'administration doit respecter un certain équilibre de sorte que l'état d'esprit du conseil doit s'avérer plus représentatif de l'objectif de stabilité financière. Et non pas de la préservation du profit du secteur. Il y a vraiment un mélange des genres. On voit d'ailleurs de plus en plus ces échanges dans de nombreux autres endroits.

Le lobby bancaire arrive à assurer sa présence un peu partout. Chez les régulateurs, mais aussi où on réfléchit, dans les chaires et les fondations. Ou encore là où on entreprend. La culture bancaire et financière infuse partout. Cela me préoccupe beaucoup.

Et les contre-pouvoirs, comme Finance Watch que vous citez dans Blablabanque, sont peu nombreux...

Oui et certains d'eux ne mobilisent pas les bonnes armes. Il faut absolument éclairer les citoyens sur ces sujets qui somme toute sont difficiles d'accès. Et les banques ne s'évertuent pas à les rendre plus accessibles. Plus c'est technique, plus c'est jargonneux, plus le débat est réservé aux experts et ne suscite pas d'interrogation parmi les citoyens. On ne pourra obtenir une meilleure régulation financière qu'en ouvrant le débat. Pour l’heure, la finance nous régule plus que nous ne la régulon.